lundi 12 septembre 2016

Semaines réintégrées: Semaine 29 — Autopsie d’une crise ou Pourquoi le petit pète-t-il sa coche?

Crédit photo: pixabay.com


Le petit est à vos côtés. Vous avez vu venir l’ouragan ou peut-être pas. Vous connaissez l’imminence de l’irruption du Vésuve ou du Krakatoa ou, du moins, vous êtes conscient de l’imprévisibilité d’un jaillissement de la lave brûlante qui pourrait sans préavis ensevelir et engloutir toute votre quiétude sur son passage. Vous anticipez, vous avez l’habitude, de dizaines de paires d’yeux, moqueurs, agacés ou carrément fâchés. Vous savez que vous n’y pouvez rien, votre petit ange se métamorphosera à un certain moment en incroyable Hulk ou en dragon incendiaire au tournant d’une parole, d’un geste ou... de rien de spécifique. À partir de ce moment, c’est la crise. Vous ne saurez quoi faire, partagé entre trente mille sentiments confus, de l’impuissance, de la tristesse ou de l’exaspération. Un tel chaos arrive constamment. Mais pourquoi? Vous vous interrogez sur ce qui se passe en lui pour qu’une explosion nucléaire en comparaison vous apparaisse comme l’image d’un doux effleurement?

Il fait une crise. Madame Duquette en attente derrière vous à la caisse du Dollarama et mademoiselle Virginie dans la fraîche allée des mets congelés semblent vous mépriser et vous juger sauvagement en monologuant intérieurement leur fable contemporaine sur l’enfant-roi et le manque d’autorité parentale de la mère ou du père du siècle actuel. Mais vous savez très bien qu’il n’en est rien. Vous voudriez plus que tout au monde comprendre ce qui rend Jean-Philippe, Anaïs ou Jérémie si agité. Le petit est là, il fait la tranche de bacon fumé qui tressaille dans la poêle ardente, le grain de maïs qui se mute en popcorn et déstabilise les yeux désapprobateurs et les oreilles chastes des clients du commerce local. Vous le chérissez plus que tout, vous voulez le voir rire, demeurer patient et compréhensif et s’éveiller à la vie comme tous les autres enfants.

Quand l’attaque arrive, vous voyez la détresse dans ses yeux bleus ou marron; il se débat comme si sa vie en dépendait. Il est mal, il a peur, il est en difficulté. Il tambourine autour de lui tout ce qui est à portée poing, hurle à la mort, se balance, se jette par terre et se comporte comme un enfant insupportable et extrêmement capricieux. Mais ce n’est pas un caprice. Loin de là. Vous savez qu’il n’est pas mal élevé et irrespectueux des autres. C’est juste que son vase a débordé. La gouttelette excédentaire vient de tomber dans le seau déjà saturé à ras bord.

On m’a beaucoup demandé de parler des crises. En fouillant un peu partout, je n’ai trouvé que des explications scientifiques, des hypothèques de professionnels, des observations extérieures. Rien ne m’est tombé sous les lunettes ou la pupille venant d’une personne autiste pour comparer avec mes observations toutes personnelles. Alors, j’ai décidé d’entrer en moi et de faire l’autopsie d’une crise, moi qui en ai si souvent vécu jusqu’au milieu de l’âge adulte.

Un déclencheur avec ça?

Tout déclencheur peut paraître anodin à l’œil non avisé. J’aime bien cet exemple très parlant provenant de Tony Attwood. Je sais, j’ai dit que je parlerais de moi, mais j’ouvre une petite parenthèse, car cet exemple dit tout. Je vous raconte cela dans mes propres mots. Un enfant est assis par terre en classe; nommons-le Christian. Tous les enfants sont assis autour de lui en cercle et ils écoutent leur professeur bien sagement. Sagement? Disons qu’un autre enfant assis en indien derrière lui, Mathieu, pousse Christian dans le dos par exprès, sans arrêt, le harcèle et lui marmonne des mots pas très doux. Christian ne réagit pas. Maxime, qui est étranger à la scène, revient des toilettes. Accidentellement, il trébuche bien involontairement, heurte et accroche Christian à l’épaule. La colère prend le grand funiculaire, il agresse Maxime. De l’extérieur, tout est incohérent. Mais Christian ne sait pas. Il a accumulé de l’irritation en continu à cause des bousculades intimidantes de Mathieu. Voilà la gouttelette qui fait s’échapper toute la rage contenue de Christian. Christian ne fait pas la différence entre les poussées pourtant bien différentes des deux gamins. Christian ne distingue pas l’intention. Il vit dans un monde chaotique qu’il ne comprend pas et qui ne fait pas de sens pour lui. Quand c’est trop, il chavire.

Ce qui voile la compréhension, c’est que ce déclencheur peut être banal. Il n’est que la pièce en trop qui vient brasser le cocktail explosif de surcharges sensorielles accumulées et d’un trop plein devenu soudainement impossible à contenir. Les endroits bondés fourmillent de tous ces bruits agressants : des gens qui rient ou racontent des anecdotes en haussant ponctuellement la voix avec beaucoup d’expressivité, la cacophonie de centaines de voix qui murmurent en petits groupes à des volumes variés, ces néons clignotants et macédoines de couleurs vives, des odeurs importunes de Chanel no 5 amalgamées au dernier Burberry au rayon cosmétiques, des inconnus qui nous regardent avec curiosité, devoir être entassé dans une file d’attente agitée au jardin zoologique pour voir les convoités lémuriens ou être touché quand on s’y attend le moins...

Tant de choses dans ma vie ont allumé des crises violentes et incontrôlables : un imprévu dans la réaction de l’autre suite à des remarques qui me semblaient justes, un changement d’horaire sans avertissement, une frustration de ne pas être comprise alors que j’ai bien pris soin de donner dans la clarté, chercher des clés ou une carte de débit qui n’est soudainement pas à sa place tout en craignant illogiquement qu’elles soit perdues à jamais, ne pas comprendre les réprimandes ou désapprobations qui créent un sentiment d’injustice (et l’injustice est notre grand ennemi), me sentir forcée de faire quelque chose que je me sais incapable de faire, avoir faim ou soif ou un pressant besoin d’aller aux toilettes, avoir un mal de ventre ou de tête lancinant...

Quand la colère prend l’ascenseur express

Mon conjoint m’a vue. Pour un oui ou pour un non, la colère prend l’ascenseur express, passant du rez-de-chaussée au dixième étage en une fraction de seconde. C’est une voiture qui accélère de 0 à 100 km en moins de millièmes de secondes que le chrono ne peut en compter. Il n’y a pas de stades intermédiaires. En moins de deux, je lançais des livres sur les murs en hurlant, le visage cramoisi, les paroles d’une rage défiant tout sens logique. Pas de haussement graduel de voix, de moments où le désamorçage de la bombe est toujours possible. Pas de ton qui monte en guise d’avertissement, pas de signe indiquant que la discussion prend un tournant dangereux ou qu’il est encore possible d’éviter le pire en mettant fin à la source d’anxiété.
On dit que les autistes sont des individus rationnels, souvent même dans des situations émotives. Le contraste est donc très grand lorsque surgissent mes crises de panique : mon Monsieur Spock intérieur tombe invariablement sur pause. Survient alors une disparition totale du rationnel. Chez moi, par exemple, si l’Internet tombe en panne temporairement, tout un tumulte intérieur s’installe à demeure : peur que je doive payer la réparation d’un problème technique qui ne se produit que chez moi, que je sois privée d’Internet durant un certain temps même si je n’en ai pas besoin dans l’immédiat, incapacité de penser à autre chose au point d’en perdre l’appétit et tout mon calme, malgré les supplications de mon conjoint de penser à autre chose. Je vais donc tourner en rond, taper du pied et ruminer tant que la source ne sera pas réglée. Mais rassurez-vous, maintenant comme je me retiens mieux, je ne propulse plus le Petit Robert ou le dernier Larousse illustré sur le mur couleur Tabac de Virginie du salon.

Mais qu’est-ce qu’il y a dans l’ascenseur?

Tout d’abord, je dirais que je suis submergée par un sentiment envahissant que mon monde s’effondre et que j’en suis totalement impuissante. J’utilise le terme envahissant, car je sens que ça surgit du plus profond de moi et que ça monte jusqu’à ma tête pour en prendre totalement le contrôle. Comme une entité sombre qui me possède et qui se referme sur moi. À cet instant, je perçois toujours le monde environnant, mais en fondu. J’entends toujours, je vois toujours, mais c’est ce qui se passe en moi, cette colère mordante, qui passe au premier plan et prend tout l’espace.

Je suis prise d’une immense anxiété et d’une panique dont je ne vois pas la fin. Je ne sais plus quoi faire. Je suis accaparée par des ruminations; je tiens des propos violents; j’ai des raisonnements déraisonnables et disproportionnés par rapport à l’événement déclencheur; je suis prise d’une grande terreur, de vertiges, de battements de cœur rapides et d’arythmie; je suffoque; l’adrénaline est au plafond; j’ai envie de me taper la tête contre les murs et de me blesser; je ressens une pression à la tête comme si celle-ci était prise dans un étau ou soumise à un martèlement continu; j’ai des fourmillements dans les membres... De ces crises, je ressors vidée et épuisée émotionnellement et physiquement, vidangée de tout capital d’énergie.

Mais qu’est-ce qu’il faut faire?

Tout ce trop plein doit sortir, être évacué comme des eaux usées. Il faut un endroit calme, si possible, la suppression ou l’éloignement de la source de tracas. Il faut laisser « le petit » décompresser et ne pas le soumettre à de la pression supplémentaire, de menaces ni le gronder, ce qui ajouterait encore plus au stress ambiant. Il faut mieux ne pas rajouter d’huile d’olive sur la gazinière déjà vivement en flammes.

Les mots de consolation ne changent donc souvent rien. Se faire dire « Ce n’est pas grave » ou « Tu n’as pas raison de te fâcher », même avec toute la douceur d’une voix angélique, n’aide en rien, car ce ne sera pas interprété correctement. De telles paroles viennent amplifier le sentiment que notre colère est inacceptable et cela crée une pression supplémentaire, puisque ça accentue notre sentiment d’être incompris et d’avoir une attitude inadéquate. Les mots bienveillants, ne nous rassurent guère.

Après le passage de la tornade, rien n’est plus sécurisant qu’une règle claire et logique, sans sous-entendus, sans menace génératrice d’un stress supplémentaire, sans interprétation fausse possible. Il faut à l’« enfant » une règle à laquelle il pourra se raccrocher dans le doute ou si une situation similaire devait se reproduire. Un simple « Ne fais pas ça » n’a aucune valeur. Il faut de la logique, il faut qu’il puisse saisir l’impact de la règle sur la réalité.

Et avec l’âge?

Le temps peut arranger les choses. Pour ma part, j’ai appris à mieux gérer mes manifestations de colère, bien qu’elles puissent encore sortir avec des phrases assassines, un ton excessivement mordant ou une certaine agitation trahissant ma panique manifeste avec des yeux de petite bête apeurée. J’essaie de reprendre mon calme, de relativiser le tout. Mais intérieurement, bien entendu, le bouillonnement persiste, gratouille et m’épuise.

J’ai tout de même pris conscience de la nécessité évidente de canaliser mes énergies pour faire que ma réaction et mon trop-plein soient gérés d’une manière plus acceptable et vivable pour moi et les autres. J’ai pris conscience du regard des autres et réalisé que ça coûte cher du point de vue humain de laisser se manifester des colères impromptues et des réactions jugées invariablement immatures pour une femme de plus de quarante ans. C’est un travail en évolution constante, mais les progrès sont mesurables et rassurants.

En conclusion

Malgré ce qui peut en être dit et la façon dont cela peut être interprété, il n’y a pas d’agressivité ou de violence pure chez les autistes. Il n’y a qu’une peur ingérable. Bien que certains gestes, coups de poing ou mots agressants puissent jaillir de la personne autiste, elle est un être qui se démène dans un environnement qui n’est jamais totalement familier ou sécurisant. C’est un dauphin qu’on installe à demeure sur les cimes d’un grand conifère et à qui ont dit : « C’est là que tu vis, ne pose pas de question, adapte-toi. »

Un sentiment que le chaos s’installe dans ce monde déjà sans arrêt imprévisible pour soi. Gérer notre existence dans un monde qui nous est étranger est périlleux et très insécurisant. C’est comme de marcher tout le temps en funambule sur un fil de fer au dessus du vide; tout imprévu est une rafale de vent à plus de 90 km/h qui vient nous jeter dans le néant d’une incompréhension des choses encore plus grande. Une totale perte de contrôle de soi et de sa vie. Un sentiment qu’on ne pourra se raccrocher à rien dans sa chute.


Mais il ne faut pas perdre de vue, que bien que ce soit difficile, la crise demeure une forme de communication malgré tout. Une forme à modeler et à travailler, mais un cri à l’aide, une expression que quelque chose ne passe pas. Elle exprime avant tout une non-capacité à s’exprimer adéquatement et un besoin criant de faire passer le message. Il faut malgré tout apprendre à l’écouter. Avec le cœur.



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